Les pages au service des élèves de Pierre Perrin


Poésie par Yves Bonnefoy [extraits]

« On ne sait pas, note Pascal, en quoi consiste l’agrément, qui est l’objet de la poésie. » On le sait très bien, réplique Voltaire : « La poésie est l’éloquence harmonieuse. » Mais Voltaire prête à sourire. Personne ne répéterait avec le Littré que la poésie se ramène à « l’art de faire des ouvrages en vers », à ses différents genres de poèmes (épique, lyrique, dramatique) et à ses différentes matières (profane, sacrée, didactique) ; ou bien au « style figuré » ; ou, en élargissant encore le sens, à l’ « élevé » et au « touchant ». On n’écrit guère plus en vers, on ne s’attache plus à distinguer et à hiérarchiser des « genres » et des « matières » ; la prose poétique n’emploie plus les mêmes figures, le choix des adjectifs « élevé » et « touchant » relève d’une société qui n’est plus la nôtre. Que reste-t-il ? On ne définit pas la poésie, on la désigne. Elle réside en toute production dont l’effet est moins d’informer que de communiquer. Acceptons, par commodité, de conserver à cette production le nom de poème, bien que son manque de forme régulière ne devrait pas le permettre. L’information peut y être nulle, il arrive que les mots manquent, voire les lettres : nous ne savons pas ce que le poème veut dire. Cependant, il nous dit, parfois il nous chante, toujours il communique une émotion. Comment se produit-il ? Quelle est cette émotion ?

Nous sommes tous doués de spontanéité créatrice. […] Mais les productions oniriques ne se sont pas communicables ; il faut les écrire, et elles perdent leur éclat dans l’écriture. Le poète ne rêve pas le rêve, il le joue, le réinvente. […] La spontanéité, livrée à elle-même, reste pauvre. La spontanéité vraiment créatrice s’acquiert avec une culture : non que la culture suffise, mais c’est la preuve du don et du génie que de pouvoir reprendre dans la force ce que le rêve doit à la faiblesse du sommeil, d’élever au plus haut niveau de la nécessité ce qui se présentait au hasard.

On ne rencontre pas des poèmes dans la nature, ce sont des produits de culture ; il faut donc apprendre à les lire. Cet apprentissage semble passer par trois stades. Le premier, vers douze ans, que nous symboliserons par Le Petit Roi de Galice : coups d’épées, exploits, morale simple en blanc et noir, sur cliquetis verbal. C’est l’anecdote qui passionne, l’émotion reste dramatique, les représentations suivent l’action manifeste. Le second, vers quinze ans : l’âge de Musset. Le sentiment. À l’anecdote succède le thème (1a Femme, le Destin, la Mort, la Nature par exemple). Un plaisir, voisin de la rêverie, où se compensent les insuffisances de la vie quotidienne. Au troisième stade, vers dix-sept ans, se révèlent – Parnasse et symbolisme – les valeurs plastiques et musicales de la forme : reprendre à la musique son bien. Dans cette « acoustique de l’âme » (Novalis), le plaisir consiste, en grande partie, comme disait l’abbé Du Bos, « dans le choix et dans l’arrangement des mots, considérés en tant que de simples sons, auxquels il n’y aurait point de signification attachée ». L’atmosphère importe plus que le thème et !’anecdote ; l’esthétique, plus que le sentimental et le théâtral. Selon les hasards de l’éducation, on peut se fixer à un de ces stades. Aux deux premiers, l’émotion se produit à propos du poème ; au troisième, elle doit naître du poème. L’intensité compte moins que la qualité : ce qu’on ne peut traduire en prose.

On marquerait, d’un stade à l’autre comment la lecture progresse depuis l’attente d’un écho – de rythme ou de rime, et cette imitation apporte sa part d’agréable – à l’accentuation des effets de la prosodie où le sentiment au poème s’affine en s’imitant et se donne un langage, jusqu’à ce que le lecteur soit prêt enfin à accueillir et à poétiser des expressions qui, par leur contenu et par leurs formes lui restaient d’abord étrangères, à condition, bien entendu, que ce lecteur ne se désintéresse pas de la poésie après l’adolescence.

Il est arrivé au poème de perdre tout sens prosaïque, de ne plus informer de rien tout en étant communicable. Échappe-t-il à la logique ? Non, Une œuvre d’art, parce qu’elle est sociale, n’est accessible qu’à un esprit capable de critique. L’amateur de poème n’est ni un enfant – encore que, comme l’enfant, il ne demande pas toujours le sens des mots ou des noms qu’il ne connaît pas –, ni un fou – dont il accepte quelquefois d’imiter l’incohérence –, ni un rêveur, malgré les « petits songes brefs » dont est composé, surtout en poésie le langage. Mais le poète nous révèle la nature du langage et substitue à la logique linéaire de la prose une logique rayonnante. On croit naïvement que les mots isolés ont un sens, celui qui parait s’isoler dans un dictionnaire. Or, les mots ne prennent de sens que dans un ensemble. et, réciproquement, tout ensemble donne un sens aux mots, quels qu’ils soient, qu’il met en rapport : on peut toujours mettre un mot pour un autre, chaque fois un sens en résulte. Il est vrai que l’on passe alors à la logique rayonnante de la poésie. L’information exige un vocabulaire aussi univoque que possible. La communication le veut plurivoque. Lorsque nous lisons chez Musset : Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux, la Grèce est, à la fois, lieu géographique et mère, le miel, à la fois production de la ruche et lait maternel, doux à la fois saveur sucrée et bien-être. Pour le lecteur, cela va sans dire, il lit en poésie, il n’a pas besoin de traduire, même si de cet exemple, presque prosaïque, il en vient aux exemples, réputés les plus obscurs, de la poésie actuelle. En aucun cas, cette logique rayonnante n’est un désaveu de la logique. S’il n’y avait pas de logique, il n’y aurait point de poésie. Un grand poème est un chef-d’œuvre de la raison.

Lire la présentation de Sous l’horizon du langage
ainsi que celle consacrée à L’Arrière-Pays

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