|
« On ne sait pas, note Pascal, en
quoi consiste l’agrément, qui est l’objet de
la poésie. » On le sait très bien, réplique
Voltaire : « La poésie est l’éloquence
harmonieuse. » Mais Voltaire prête à sourire.
Personne ne répéterait avec le Littré que la
poésie se ramène à « l’art de faire
des ouvrages en vers », à ses différents genres
de poèmes (épique, lyrique, dramatique) et à
ses différentes matières (profane, sacrée,
didactique) ; ou bien au « style figuré » ; ou,
en élargissant encore le sens, à l’ «
élevé » et au « touchant ». On n’écrit
guère plus en vers, on ne s’attache plus à distinguer
et à hiérarchiser des « genres » et des
« matières » ; la prose poétique n’emploie
plus les mêmes figures, le choix des adjectifs « élevé
» et « touchant » relève d’une société
qui n’est plus la nôtre. Que reste-t-il ? On ne définit
pas la poésie, on la désigne. Elle réside en
toute production dont l’effet est moins d’informer que
de communiquer. Acceptons, par commodité, de conserver à
cette production le nom de poème, bien que son manque de
forme régulière ne devrait pas le permettre. L’information
peut y être nulle, il arrive que les mots manquent, voire
les lettres : nous ne savons pas ce que le poème veut
dire. Cependant, il nous dit, parfois il nous chante, toujours il
communique une émotion. Comment se produit-il ? Quelle est
cette émotion ?
Nous sommes tous doués de spontanéité créatrice.
[…] Mais les productions oniriques ne se sont pas communicables ;
il faut les écrire, et elles perdent leur éclat dans
l’écriture. Le poète ne rêve pas le rêve,
il le joue, le réinvente. […] La spontanéité,
livrée à elle-même, reste pauvre. La spontanéité
vraiment créatrice s’acquiert avec une culture : non
que la culture suffise, mais c’est la preuve du don et du
génie que de pouvoir reprendre dans la force ce que le rêve
doit à la faiblesse du sommeil, d’élever au
plus haut niveau de la nécessité ce qui se présentait
au hasard.
On ne rencontre pas des poèmes dans
la nature, ce sont des produits de culture ; il faut donc apprendre
à les lire. Cet apprentissage semble passer par trois stades. Le premier, vers douze ans, que nous symboliserons
par Le Petit Roi de Galice : coups d’épées, exploits, morale simple
en blanc et noir, sur cliquetis verbal. C’est l’anecdote qui passionne, l’émotion reste
dramatique, les représentations suivent l’action manifeste. Le second, vers quinze ans : l’âge
de Musset. Le sentiment. À l’anecdote succède le
thème (1a Femme, le Destin, la Mort, la Nature par exemple).
Un plaisir, voisin de la rêverie, où se compensent les
insuffisances de la vie quotidienne. Au troisième stade, vers dix-sept
ans, se révèlent – Parnasse et symbolisme –
les valeurs plastiques et musicales de la forme : reprendre à
la musique son bien. Dans cette « acoustique de l’âme
» (Novalis), le plaisir consiste, en grande partie, comme disait
l’abbé Du Bos, « dans le choix et dans l’arrangement
des mots, considérés en tant que de simples sons, auxquels
il n’y aurait point de signification attachée ».
L’atmosphère importe plus que le thème et !’anecdote
; l’esthétique, plus que le sentimental et le théâtral. Selon les hasards de l’éducation,
on peut se fixer à un de ces stades. Aux deux premiers, l’émotion
se produit à propos du poème ; au troisième,
elle doit naître du poème. L’intensité
compte moins que la qualité : ce qu’on ne peut traduire
en prose.
On marquerait, d’un stade à
l’autre comment la lecture progresse depuis l’attente d’un
écho – de rythme ou de rime, et cette imitation apporte
sa part d’agréable – à l’accentuation
des effets de la prosodie où le sentiment au poème s’affine
en s’imitant et se donne un langage, jusqu’à ce que
le lecteur soit prêt enfin à accueillir et à poétiser
des expressions qui, par leur contenu et par leurs formes lui restaient
d’abord étrangères, à condition, bien entendu,
que ce lecteur ne se désintéresse pas de la poésie
après l’adolescence.
Il est arrivé au poème de
perdre tout sens prosaïque, de ne plus informer de rien tout en
étant communicable. Échappe-t-il à la logique ?
Non, Une œuvre d’art, parce qu’elle est sociale, n’est
accessible qu’à un esprit capable de critique. L’amateur
de poème n’est ni un enfant – encore que, comme l’enfant,
il ne demande pas toujours le sens des mots ou des noms qu’il
ne connaît pas –, ni un fou – dont il accepte quelquefois
d’imiter l’incohérence –, ni un rêveur,
malgré les « petits songes brefs » dont est composé,
surtout en poésie le langage. Mais le poète nous révèle
la nature du langage et substitue à la logique linéaire
de la prose une logique rayonnante. On croit naïvement que les
mots isolés ont un sens, celui qui parait s’isoler dans
un dictionnaire. Or, les mots ne prennent de sens que dans un ensemble.
et, réciproquement, tout ensemble donne un sens aux mots, quels
qu’ils soient, qu’il met en rapport : on peut toujours mettre
un mot pour un autre, chaque fois un sens en résulte. Il est
vrai que l’on passe alors à la logique rayonnante de la
poésie. L’information exige un vocabulaire aussi univoque
que possible. La communication le veut plurivoque. Lorsque nous lisons
chez Musset : Et la Grèce, ma mère, où le miel
est si doux, la Grèce est, à la fois, lieu géographique et mère,
le miel, à
la fois production de la ruche et lait maternel, doux à la fois saveur sucrée et
bien-être. Pour le lecteur, cela va sans dire, il lit en poésie,
il n’a pas besoin de traduire, même si de cet exemple, presque
prosaïque, il en vient aux exemples, réputés les
plus obscurs, de la poésie actuelle. En aucun cas, cette logique
rayonnante n’est un désaveu de la logique. S’il n’y
avait pas de logique, il n’y aurait point de poésie. Un
grand poème est un chef-d’œuvre de la raison.
|