Les pages au service des élèves


ÉAF/Séries générales — Objet d’étude : Le biographique

T

extes :
1. — Marcel PROUST, Du côté de chez Swann [1913]
2. — COLETTE, La Maison de Claudine [1922]
3. — Albert COHEN, Le Livre de ma mère [1954]
4. — Françoise LEFÈVRE, Le Petit Prince cannibale [Actes Sud, 1990]

[Texte 1]

Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle ouvrait ma porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire « embrasse-moi une fois encore », mais je savais qu’aussitôt elle aurait son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir.

Marcel PROUST, Du côté de chez Swann [1913]

[Texte 2] « Où sont les enfants ? » Elle surgissait, essoufflée par sa quête constante de mère-chienne trop tendre, tête levée et flairant le vent. Ses bras emmanchés de toile blanche disaient qu’elle venait de pétrir la pâte à galette, ou le pudding saucé d’un brûlant velours de rhum et de confitures. Un grand tablier bleu la ceignait, si elle avait lavé la havanaise*, et quelquefois elle agitait un étendard de papier jaune craquant, le papier de la boucherie ; c’est qu’elle espérait rassembler, en même temps que ses enfants égaillés, ses chattes vagabondes, affamées de viande crue.

Au cri traditionnel s’ajoutait, sur le même ton d’urgence et de supplication, le rappel de l’heure : « Quatre heures ! ils ne sont pas venus goûter ! Où sont les enfants ?... » La jolie voix, et comme je pleurerais de plaisir à l’entendre.

Notre seul péché, notre méfait unique était le silence, et une sorte d’évanouissement miraculeux. Pour des desseins innocents, pour une liberté qu’on ne nous refusait pas, nous sautions la grille, quittions les chaussures, empruntant pour le retour une échelle inutile, le mur bas d’un voisin. Le flair subtil de la mère inquiète découvrait sur nous l’ail sauvage d’un ravin lointain ou la menthe des marais masqués d’herbe. La poche mouillée d’un des garçons cachait le caleçon qu’il avait emporté aux étangs fiévreux, et la « petite », fendue au genou, pelée au coude, saignait tranquillement sous des emplâtres de toiles d’araignées et de poivre moulu, liés d’herbes rubannées...

— Demain, je vous enferme ! Tous, vous entendez, tous !

COLETTE, La Maison de Claudine [1922]

[Texte 3]

Maman de mon enfance, auprès de qui je me sentais au chaud, ses tisanes, jamais plus. Jamais plus, son odorante armoire aux piles de linge à la verveine et aux familiales dentelles rassurantes, sa belle armoire de cerisier que j’ouvrais les jeudis et qui était mon royaume enfantin, une vallée de calme merveille, sombre et fruitée de confitures, aussi réconfortante que l’ombre de la table du salon sous laquelle je me croyais un chef arabe. Jamais plus, son trousseau de clefs qui sonnaillaient au cordon du tablier et qui étaient sa décoration, son Ordre du mérite domestique. Jamais plus, son coffret plein d’anciennes bricoles d’argent avec lesquelles je jouais quand j’étais convalescent. Ô meubles disparus de ma mère. Maman, qui fus vivante et qui tant m’encourageas, donneuse de force, qui sus m’encourager aveuglément, avec d’absurdes raisons qui me rassuraient, maman, de là-haut, vois-tu ton petit garçon obéissant de dix ans ?

Ton enfant est mort en même temps que toi. Par ta mort, me voici soudain de l’enfance à la vieillesse passé. Avec toi, je n’avais pas besoin de faire l’adulte. Voilà ce qui m’attend désormais, toujours feindre d’être un monsieur, un sérieux à responsabilités. Je n’ai plus personne pour me gronder si je m’allonge trop vite ou si je lis trop avant dans la nuit. Je n’ai plus dix ans et je ne peux plus jouer avec des bobines ou des décalcomanies, dans la chambre chaude, loin du brouillard de la rue d’hiver, près du rond jaune de la lampe à pétrole et sous ta garde, tandis que studieusement tu couds en faisant de doux projets vagues et ravissants.

Albert COHEN, Le Livre de ma mère [1954]

[Texte 4]

Toi, j’ai besoin de te tenir contre moi, de t’entendre respirer. Ta main minuscule serre mon doigt avec cette force stupéfiante des nouveau-nés. J’ai besoin de ton odeur. Je t’emmène partout caché sous ma cape, si bien caché, si bien au chaud que je t’entends presque ronronner. Le plus merveilleux, c’est de t’allaiter adossée contre un arbre. Sentir ce jaillissement qui s’en va te fortifier. Le plus fabuleux c’est d’être un corps à manger, un corps nourrissant. Cette fuite du lait vers ta bouche adorable et vorace, c’est aussi la fuite du temps. Alors, je reste là, en pleine détresse, en pleine lumière, sachant bien que c’est aujourd’hui, l’éternité. Maintenant. Et tout de suite. En moi, tout se réconcilie. Tout s’apaise. J’aime le monde. La mort n’existe plus. La mort peut-elle avoir les seins gonflés de lait ? La mort peut-elle réchauffer un enfant ? Un fleuve coule à mes pieds tandis que je te nourris le dos contre l’arbre sous un ciel dont le bleu de vitrail ne me menace plus. Je regarde les collines fleuries. Les tuiles rondes et rouges, la terre fumante et je me sens prise, soulevée par la joie du monde. Prise. Aimée. Baisée. En accord total avec je ne sais quel Dieu, si merveilleusement accompagnée par les chants de la terre que je supplie moi aussi que ma joie ne s’enfuie pas. La conscience de la joie est impitoyable. J’ai pleuré en allaitant. J’ai pleuré en écrivant.

Françoise LEFÈVRE, Le Petit Prince cannibale [Actes Sud, 1990]

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* la havanaise : chienne à longs poils [note pour le texte de Colette]

** dithyrambe : éloge exagéré [note pour le sujet d’invention ci-dessous]


Écriture :

I. Après avoir lu les textes qui vous sont proposés, vous répondrez à la question suivante [4 points] :

Quels indices vous assurent que le visage littéraire de la mère, qui se dégage de ces quatre textes, est bien le résultat d’une écriture intime ? Vous justifierez votre réponse.

II. Vous traiterez ensuite un de ces sujets [16 points] :

1. Commentaire : Vous ferez le commentaire du texte de Françoise Lefèvre (qui a obtenu pour cet ouvrage, Le Petit Prince cannibale, le Goncourt des lycéens 1990).

2. Dissertation : Un proverbe arabe affirme que « le paradis est au pied des mères ». Vous discuterez cette courte pensée en prenant appui tout à la fois sur les textes qui vous sont proposés, ceux que vous avez étudiés en classe et vos nombreuses lectures personnelles.

3. Invention. Un éditeur projette une anthologie sur le thème de la mère. Il vous demande un argumentaire de qualité qui vaudrait recommandation pour l’un de ces quatre textes. Il ne veut pas de vous un dithyrambe**, mais une critique équilibrée, faite d’éloge et de réserves, et digne de figurer dans le volume publié.

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