| Sujet : Écrivez un ultime chapitre au roman L’étranger d’Albert Camus, dans lequel Meursault commente de larges extraits d’une lettre que Marie vient de lui adresser, trois jours après le verdict.
ujourd’hui, j’ai reçu une lettre de Marie. J’ai été un peu surpris lorsque le gardien me l’a tendue parce que cela faisait longtemps que je n’avais pas eu de nouvelles d’elle. Lorsque je l’ai ouverte, quelques feuillets ont glissé de l’enveloppe. Il y avait aussi une photo d’elle et moi, prise par un photographe dans la rue, la première fois où elle m’avait parlé de mariage. Marie, dans une de ses robes qui la rendait si désirable, souriait, le regard levé vers le mien, tandis que moi-même, un bras passé autour de ses épaules, fixait l’objectif. J’ai souri, parce que c’était un bon souvenir et j’ai pensé que c’était une bonne idée d’être allé la retirer. J’ai ramassé le premier feuillet, daté du lendemain de ma condamnation. La lettre avait mis pratiquement deux jours à me parvenir. Marie avait une jolie écriture, qui faisait penser à celle des maîtresses d’école, bien ronde, et ses lettres étaient finement penchées.
« Meursault. Je ne sais pas vraiment comment commencer cette lettre, je sais que c’est la dernière que je pourrai t’envoyer et j’ai tellement de choses à dire que j’en perds mes mots. Vois-tu, je me figure très bien ta situation, cloisonné dans une cellule, avec un geôlier pour seule compagnie et sachant ta mort très proche. Et, si je suis incapable de savoir ce que tu ressens face à cela et de quelle manière tu le vis, il me semble tout de même certain que c’est une situation des plus angoissantes. J’aimerais tout d’abord que tu saches que tu es, pour ma part, innocent de cette préméditation dont on t’accuse. Je sais qui tu es et jamais la pensée de tuer un homme ne t’aurait effleuré l’esprit avant de te retrouver face à lui sur cette plage. »
J’ai marqué une pause dans ma lecture. Marie paraissait sincère dans ses paroles, mais le fait qu’elle me considère comme innocent ne changeait rien à ma situation et ne me touchait pas vraiment. Elle poursuivait sa lettre en énonçant divers arguments pour ma défense et j’ai éprouvé un certain ennui à repasser à nouveau les éléments de la plaidoirie de mon avocat. Elle semblait toutefois changer de sujet dans la seconde partie de sa lettre car elle avait laissé un vide de quelques lignes entre deux phrases.
« Mais, la terrible injustice de ton procès n’est pas le principal sujet de ma lettre. Notre liaison a été une des plus douces et agréables de ma vie, et savoir que je vivrai désormais sans toi m’est très difficile à accepter. Nos promenades sur la plage et dans la rue, nos soirées chez toi, et tout ce qui avait un rapport avec toi avaient pris une très grande importance dans ma vie et la perspective de t’épouser me semblait la plus enviable qu’il soit. Je ne sais cependant si nous aurions pu franchir ce cap, car toi-même ne semblais pas penser que cela rendrait notre relation plus forte et plus sérieuse. Alors, serions-nous restés de simples amants ? Je ne saurai répondre à cela mais ce qui est sûr, c’est que notre histoire s’arrête ici, aux portes de ta mort. M’en voudras-tu si j’avoue que je chercherai à te remplacer, à épouser peut être un autre homme et à continuer à vivre ? J’aimerais que tu me répondes que oui, mais je sais que tu ressens un tel détachement face à notre histoire que je suis certaine que tu penses le contraire. Il te semblerait sûrement inconcevable et stupide que je reste seule en pensant à toi le restant de ma vie, et tu serais sûrement plus surpris que véritablement heureux de savoir que je ne t’oublie pas. Et puis, tu es sûrement comme tout, peu à peu, ton image deviendra moins douloureuse et, peut-être ne finirai-je par ne ressentir qu’un faible pincement au cœur face à qui est arrivé ? ».
J’ai interrompu une nouvelle fois ma lecture et je me suis allongé pour contempler le ciel. Il pâlissait et arborait une teinte rosée. Je me suis dit que le soleil devait tomber sur la mer et j’ai tenté d’imaginer ce spectacle. Puis, mes pensées sont retournées vers Marie. Il me semblait en effet normal qu’elle connaisse d’autres hommes après moi et qu’elle m’oublie rapidement. Je l’espérais même pour elle car en réalité elle m’était désormais indifférente devant la mort, et me semblait n’appartenir qu’à un passé, certes heureux, mais révolu. Cela m’embêtait que cette pensée la rende malheureuse et j’aurais aimé qu’elle ne ressente pas tout ça, mais je ne pouvais rien y faire. J’ai repris ma lecture. Elle continuait un moment à évoquer l’avenir après ma mort et j’ai commencé à trouver un peu égoïste qu’elle se plaigne plus du manque que je représenterai pour elle plutôt que de la triste fin qui m’attendait.
Elle commentait ensuite la photographie : « Je ne sais pas si tu te souviens de cette photo, c’était un samedi après midi que nous avions passé ensemble, un photographe de rue nous avait pris et j’ai retrouvé le ticket récemment. Cela nous fait un beau souvenir non ? On a l’air heureux, et on l’était ! ».
En effet, c’était une belle journée.
J’approchais à présent de la fin de la lettre. Ce furent surtout les dernières lignes qui me parurent les plus importantes : « Je ne sais pas comment finir cette lettre, j’aimerais t’embrasser une dernière fois, et te transmettre tout mon courage pour ce qui t’attend. Je n’ai qu’ une maigre consolation à t’offrir, c’est celle que l’on meurt tous un jour et que cela soit aujourd’hui ou demain, cela ne change au final pas grand chose, on meurt tout de même. Mais il est vrai que ton tour est venu bien trop tôt. Toutes mes pensées t’accompagnent et je serai à ton exécution pour te voir une dernière fois. J’espère pouvoir te parler. Je t’embrasse de tout mon cœur, Marie. »
La lettre finissait ainsi. J’ai pensé qu’il serait beau de pouvoir dire au revoir à une femme avant de quitter la vie mais je n’aurais certainement pas le droit de l’approcher. J’ai à nouveau contemplé le ciel et j’ai constaté que sa lettre m’avait tout de même fait du bien.
texte de
Cécile Allain, Seconde 4 [Lundi 6 avril 2009]
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