| Sujet : Écrivez un ultime chapitre au roman L’étranger d’Albert Camus, dans lequel Meursault commente de larges extraits d’une lettre que Marie vient de lui adresser, trois jours après le verdict.
ncore deux nuits sont passées, deux nuits à contempler les étoiles, à attendre enfin l’arrivée de la sentence. J’étais prêt à accueillir mon destin, un destin si particulier qu’il me semblait presque enviable. Au moins je ne connaîtrai ni la douleur de la vieillesse, ni les autres peines liées à la vie.
Je serai libre. Libre de mourir avec une idée du bonheur au cœur.
Je vois maintenant le jour qui se lève, timide comme une jeune mariée. Cela me fait penser à Marie. Aurait-elle été heureuse avec moi ? Mis à part les plaisirs corporels, elle savait que je n’éprouvais rien pour elle. C’est sans doute mieux qu’elle ne me voie plus jamais. Ma mort la libère en même temps que moi.
Soudain, j’entends un bruit de pas. Ce bruit que j’attends depuis si longtemps, avec tant d’appréhension, je l’accueille aujourd’hui avec un calme qui me surprend moi-même. L’aumônier ouvre la porte avec une lenteur qui m’exaspère. Il n’a pas changé depuis notre dernière altercation, et ne me regarde pas. Cela m’évite de lui parler. Il tente un « bonjour mon fils » que je dédaigne. Il n’est pas question que je lui parle aujourd’hui. Pourquoi lui adresserais-je la parole le jour de ma mort ? Depuis si longtemps que je l’attends, je ne tiens pas à ce que l’on me la gâche par de vaines paroles qui me feraient regretter de mourir aussi calmement que je le voudrais !
Je suis donc ce cher aumônier, qui s’arrête d’un coup, alors que nous allions arriver dehors. J’entends déjà les rumeurs dans la cour, là où je devine que la guillotine est dressée. Il se retourne alors vers moi et, avec un regard plein de pitié, me tend une lettre déjà ouverte.
Je la prends machinalement, lui s’éloigne afin de me laisser un peu d’intimité. C’est une lettre de Marie.
« Mon cher Meursault,
C’est avec calme que j’ai accueilli la nouvelle de ta mort prochaine. Plutôt que calme, c’est le mot soulagement que je devrais employer. Ceci te semblera sans doute injuste et cruel. Je m’attends à ce que tu me maudisses.
Je dois pourtant te dire ce que je pense ; je commencerai donc ainsi. »
J’arrêtai ma lecture. Quelle étrange lettre. Je vois l’aumônier qui me tourne le dos, mais je sens d’ici sa désolation de me l’avoir fait parvenir. Ce n’est pas un mauvais homme. Mais sa manie de parler de Dieu le rend apathique. Je ne comprends pas pourquoi Marie me demande de la maudire. Je n’en vois pas l’intérêt. J’ai accepté l’idée de ma mort, et je ne peux pas empêcher qu’elle refasse sa vie, qu’elle m’oublie, car c’est dans l’ordre des choses. Je continuai donc.
« Tout d’abord, c’est en sachant ton emprisonnement que j’ai réussi à voir plus clair dans tes sentiments à mon égard. Je sais que tu ne m’as jamais aimée, mais j’étais tellement obnubilée par ta personne que j’étais aveugle. Ensuite, au tribunal, j’ai bien vu que tu n’avais d’yeux que pour la petite journaliste ! Pas un instant tu ne m’as accordé un regard, malgré mon témoignage en ta faveur !
Je ne sais comment exprimer mon dégoût pour toi ! Et si tu dois un jour éprouver des sentiments, que ce soit la honte de m’avoir menée en bateau ainsi, sans scrupule. J’avoue avoir mis du temps à découvrir tout ce que je sais maintenant sur ta nature profonde. Ce que je peux dire, c’est qu’elle me rend malade. Comment fais-tu pour être aussi inhumain ? »
C’est une bonne question. Suis-je humain ? Eprouvais-je des sentiments ? Je le pense bien, par exemple à cet instant un sentiment de surprise mais aussi de soulagement se développent en moi. Surprise de lire cette lettre hargneuse, que je n’imaginais pas de la part de Marie. Mais soulagement aussi de voir qu’elle n’est pas idiote comme je l’ai cru jadis. Elle sait ce qui est bien ou non pour elle, et cela me remplit de joie.
« Cependant, je ne peux m’empêcher de repenser à toi, et de me dire que tu n’y es pour rien. Tout le monde sait que sans Raymond tu n’aurais jamais fait de mal à quiconque, et juste en te voyant on devrait deviner que tu ne tuerais personne de sang froid. Je dois donc te souhaiter de passer tes derniers moments dans le bonheur, et saches que je ne t’oublierai jamais et qu’une vie meilleur t’attend sans doute au ciel où nous nous retrouverons peut être un jour. »
Je n’aurais jamais cru que Marie puisse être aussi naïve. Je suis coupable, puisqu’on me condamne. Cela tombe sous le sens ! On ne tuerait pas un innocent, n’est-ce pas ? Et j’entends toujours les cris impatients de ceux qui attendent ma mort. Je suis heureux de savoir qu’ils me haïssent. Ca me permet d’accueillir mon châtiment avec détachement. Je ne crois pas non plus à ces histoires de deuxième vie. Ceci est bon pour les âmes faibles qui redoutent la mort. Ce n’est pas mon cas.
« Je dois arrêter d’écrire, car le gardien est impatient de m’éconduire. Ne t’attends pas à me voir. Je ne viendrai pas, je dois t’oublier et ce serait impossible si je te revoyais ne serait-ce qu’une fois.
Ne te fais pas de soucis pour moi, -si tu es capable d’en éprouver- car j’ai trouvé déjà un ami, très aimable, et avec qui je pense pouvoir être vraiment heureuse.
En espérant que tu ne souffriras pas,
Et que rien n’empêchera nos retrouvailles.
Marie. »
C’est étrange. J’ai comme un pincement au ventre. Cette lettre est réellement troublante. Marie m’annonce dans un même temps qu’elle m’aime, me hait, et qu’elle a trouvé quelqu’un de mieux. Comment espère-t-elle que je vais le prendre ? Sait-elle seulement que cela m’est totalement égal ? Je vais mourir, ce n’est plus qu’une question de minutes. Déjà l’aumônier s’approche, entouré cette fois de deux gardes. Il me reprend la lettre, ne demande pas si je veux y répondre. Qu’aurais-je pu dire ? Je ne l’aimais pas, ça ne lui ferait donc pas plaisir quelle que soit ma réponse. J’essaye de chasser ces pensées quand on franchit le portail. Un assaut de lumières, de couleurs, d’odeurs et de sons m’envahit d’un coup. J’avais oublié à quel point la vie est belle, et là elle éclate dans toute sa splendeur, comme si elle voulait se montrer une dernière fois à mes yeux dans sa chaude beauté.
C’est dans un second temps que j’aperçois la guillotine, et les gradins couverts de monde. Je ne reconnais personne, et c’est sûrement mieux comme ça.
On me fait monter, mettre ma tête sous la lame. L’aumônier prononçe un discours que je n’écoute pas, puis c’est au tour du directeur de la prison. Enfin, on me demande si j’ai une dernière chose à dire. Je dis que non, que de toute façon je vais mourir dans un instant.
Un silence se fait dans l’assistance. J’accueille la vague d’indignation muette que ma remarque suscite avec nonchalance. Je me suis habitué aux réactions des gens face à mes dires.
Quand l’aumônier me regarde avec des airs de supplications et de pitiés mélangés, je pense d’un coup à Marie. Pourquoi a-t-elle voulu m’envoyer une dernière lettre ? Est-ce pour moi, ou pour soulager sa conscience ? Je ne le saurai jamais.
Je regarde une dernière fois le soleil. Il m’a accompagné tout au long de ma vie, et je veux que ce soit lui qui reste comme étant mon dernier souvenir.
Je ferme les yeux.
Mon visage est baigné dans la lueur du matin.
Je me sens bien.
texte de Maud Bouscavet, Seconde 4 [Lundi 6 avril 2009]
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