|
Je vis, je meurs : je me brule et me noye.
J’ay chaut estreme en endurant froidure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grans ennuis entremeslez de joye :
Tout à un coup je ris et je larmoye,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure :
Mon bien s’en va, et à jamais il dure :
Tout en un coup je seiche et je verdoye.
Ainsi Amour inconstamment me meine :
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me treuve hors de peine.
Puis, quand je croy ma joye estre certeine,
Et estre au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
Louise Labé
Les deux Pigeons
Dans le récit qui précède cet extrait, l’auteur
[alors âgé de 68 ans] a peint un couple de pigeons. Les
deux bêtes liées par un sentiment « d’amour
tendre » ont traversé l’épreuve d’une
séparation. L’imprudent voyageur n’a trouvé
sur sa route que déconvenues, pièges et malheur. À
son retour, les retrouvailles scellent le bonheur du couple.
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ? Que ce soit aux rives prochaines ;
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau, Toujours divers, toujours nouveau ; Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste ;
J’ai quelquefois aimé ! je n’aurais pas alors, Contre le Louvre et ses trésors, Contre le firmament et sa voûte céleste, Changé les bois, changé les lieux
Honorés par les pas, éclairés par les yeux De l’aimable et jeune
bergère, Pour qui, sous le fils de Cythère,
Je servis, engagé par mes premiers serments.
Hélas ! quand reviendront de semblables moments ? Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants
Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?
Ah si mon cœur osait encor se renflammer !
Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ? Ai-je passé le temps d’aimer ?
Jean de La Fontaine, Fables, Livre IX
*Le
fils de Cythère est l’Amour. Cythère désigne
ordinairement l’île, parfois la déesse Vénus.
XCIII. — À UNE PASSANTE
La rue assourdissante autour de moi hurlait. Longue,
mince, en grand deuil, douleur majestueuse, Une
femme passa, d’une main fastueuse Soulevant,
balançant le feston et l’ourlet ;
Agile
et noble, avec sa jambe de statue. Moi,
je buvais, crispé comme un extravagant, Dans
son œil, ciel livide où germe l’ouragan, La
douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un
éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont
le regard m’a fait soudainement renaître, Ne
te verrai-je plus que dans l’éternité ? Ailleurs,
bien loin d’ici ! trop tard !
peut-être ! Car
j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, Ô
toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
Baudelaire, Les Fleurs du Mal
La saison de Sainte-Reine
Je n’ai pas oublié cette maison d’école
Où je naquis en février dix neuf cent vingt
Les vieux murs à la chaux ni l’odeur du pétrole
Dans la classe étouffée par le poids du jardin
Mon père s’y plaisait en costume de chasse
Tous deux nous y avions de tendres rendez-vous
Lorsqu’il me revenait d’un monde de ténèbres
D’une Amérique à trois cents mètres de chez
nous
Je l’attendais couché sur les pieds de ma mère
Comme un bon chien un peu fautif d’avoir couru
Du jardin au grenier des pistes de lumière
Et le poil tout fumant d’univers parcourus
La porte à peine ouverte il sortait de ses manches
Des jeux de cartes des sous belges ou des noix
Et je le regardais confiant dans son silence
Pour ma mère tirer de l’amour de ses doigts
Il me parlait souvent de son temps de souffrance
Quand il était sergent-major et qu’il montait
Du côté de Tracy-le-Mont ou de la France
La garde avec une mitrailleuse rouillée
Et je riais et je pensais aux pommes mûres
À la fraîcheur avoisinante du cellier
À ce parfum d’encre violette et de souillure
Qui demeure longtemps dans les sarraus mouillés
Mais ce soir où je suis assis près de ma femme
Dans une maison d’école comme autrefois
Je ne sais rien que toi Je t’aime comme on aime
Sa vie dans la chaleur d’un regard d’avant soi.
René Guy Cadou, Hélène
ou le règne végétal, 1953
Pour
imprimer ces quatre poèmes |