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orpus :
1. Albert Camus , Réflexions sur la guillotine,
1957
2. Jean Rouaut, Les Champs d’honneur, 1990
3. Jean Anouilh , Antigone, 1946.
Texte n° 1 :
Le châtiment, qui sanctionne sans prévenir, s’appelle en
effet la vengeance. C’est une réponse quasi arithmétique
que fait la société à celui qui enfreint sa loi primordiale.
Cette réponse est aussi vieille que l’homme : elle s’appelle
le talion*. Qui m’a fait mal doit avoir mal ; qui m’a crevé
un œil doit devenir borgne ; qui a tué enfin doit mourir. Il s’agit
d’un sentiment, et particulièrement violent, non d’un principe.
Le talion est de l’ordre de la nature et de l’instinct, il n’est
pas de l’ordre de la loi. La loi, par définition, ne peut obéir
aux mêmes règles que la nature. Si le meurtre est dans la nature
de l’homme, la loi n’est pas faite pour imiter ou reproduire cette
nature. Elle est faite pour la corriger. Or le talion se borne à ratifier
et à donner force de loi à un pur mouvement de nature. Nous avons
tous connu ce mouvement, souvent pour notre honte, et nous connaissons sa puissance
: il nous vient des forêts primitives. À cet égard, nous
autres Français qui nous indignons, à juste titre, de voir le
roi du pétrole, en Arabie Saoudite, prêcher la démocratie
internationale et confier à un boucher le soin de découper au
couteau la main du voleur, nous vivons aussi dans une sorte de Moyen-Âge
qui n’a même pas les consolations de la foi. Nous définissons
encore la justice selon les règles d’une arithmétique grossière.
Peut-on dire du moins que cette arithmétique est exacte et que la justice,
même élémentaire, même limitée à la
vengeance légale, est sauvegardée par la peine de mort ? Il faut
répondre que non.
Laissons de côté le fait que la loi du talion est inapplicable
et qu’il paraîtrait aussi excessif de punir l’incendiaire
en mettant le feu à sa maison qu’insuffisant de châtier le
voleur en prélevant sur son compte en banque une somme équivalente
à son vol. Admettons qu’il soit juste et nécessaire de compenser
le meurtre de la victime par la mort du meurtrier. Mais l’exécution
capitale n’est pas simplement la mort. Elle est aussi différente,
en son essence, de la privation de vie, que le camp de concentration l’est
de la prison. Elle est un meurtre, sans doute, et qui paye arithmétiquement
le meurtre commis. Mais elle ajoute à la mort un règlement, une
préméditation publique et connue de la future victime, une organisation,
enfin, qui est par elle-même une source de souffrances morales plus terribles
que la mort. Il n’y a donc pas équivalence. Beaucoup de législations
considèrent comme plus grave le crime prémédité
que le crime de pure violence. Mais qu’est-ce donc que l’exécution
capitale, sinon le plus prémédité des meurtres auquel aucun
forfait de criminel, si calculé soit-il, ne peut être comparé
? Pour qu’il y ait équivalence, il faudrait que la peine de mort
châtiât un criminel qui aurait averti sa victime de l’époque
où il lui donnerait une mort horrible et qui, à partir de cet
instant, l’aurait séquestrée à merci pendant des
mois. Un tel monstre ne se rencontre pas dans le privé.
ALBERT CAMUS, Réflexions
sur la guillotine, 1957.
Texte n° 2 :
Sous la fièvre, à des bribes de mots, des convulsions de terreur
sur les visages, on reconnaît le ressassement halluciné de ces
visions d’enfer, les corps à demi ensevelis, déchiquetés,
écartelés sur les barbelés, bleus étourneaux suspendus
dans la pantière* à qui semble refusée l’ultime consolation
de s’étendre, d’attendre la joue contre la terre humide la
délivrante mort, animés de hoquets grotesques à l’impact
des balles perdues, soulevés comme des pantins de paille par le souffle
d’une explosion, décrivant dans le ciel haché d’éclairs
un rêve d’Icare désarticulé avant d’étreindre
une dernière fois la lise féconde, bouche ouverte en arrêt
sur l’effroi, regard étonné pour tout ce mal qu’on
se donne, tandis que le casque renversé se remplit d’une eau claire
sauvée du bourbier, vasque délicate pour le jour des colombes.
Mais les oiseaux ont déserté ce ciel tonnant ensanglanté
de paraboles de feu. Il n’y a que les pauvres pigeons parfois, lâchés
dans la tourmente bardés de messages secrets, sur qui se concentre le
tir des soldats soulagés de participer soudain à ce qui n’est
plus qu’une simple chasse à la palombe. De la tranchée adverse
on entend leurs cris de joie, une clameur enfantine, quand le messager interrompu
dans son vol chute pesamment, et on les maudit comme jamais à ce moment,
parce qu’il apparaît tout à coup que c’était
la solution au malheur que portait l’oiseau abattu.
JEAN ROUAUD, Les Champs d’honneur,
1990
Texte n° 3 :
CREON, sourdement. — Eh bien, oui, j’ai peur d’être
obligé de te faire tuer si tu t’obstines. Et je ne le voudrais
pas.
ANTIGONE — Moi, je ne suis pas obligée de faire ce que je ne voudrais
pas ! Vous n’auriez pas voulu non plus, peut-être, refuser une tombe
à mon frère ? Dites-le donc, que vous ne l’auriez pas voulu
?
CREON — Je te l’ai dit.
ANTIGONE — Et vous l’avez fait tout de même. Et maintenant,
vous allez me faire tuer sans le vouloir. Et c’est cela, être roi!
CREON — Oui, c’est cela!
ANTIGONE — Pauvre Créon ! Avec mes ongles cassés et pleins
de terre et les bleus que tes gardes m’ont faits aux bras, avec ma peur
qui me tord le ventre, moi je suis reine.
CREON — Alors, aie pitié de moi, vis. Le cadavre de ton frère
qui pourrit sous mes fenêtres, c’est assez payé pour que
l’ordre règne dans Thèbes. Mon fils t’aime. Ne m’oblige
pas à payer avec toi encore. J’ai assez payé.
ANTIGONE — Non. Vous avez dit « oui ». Vous ne vous arrêterez
jamais de payer maintenant !
CREON , la secoue soudain, hors de lui. — Mais, bon Dieu ! Essaie de comprendre
une minute, toi aussi, petite idiote ! J’ai bien essayé de te comprendre,
moi. Il faut pourtant qu’il y en ait qui disent oui. Il faut pourtant
qu’il y en ait qui mènent la barque. Cela prend l’eau de
toutes parts, c’est plein de crimes, de bêtise, de misère...
Et le gouvernail est là qui ballotte. L’équipage ne veut
plus rien faire, il ne pense qu’à piller la cale et les officiers
sont déjà en train de se construire un petit radeau confortable,
rien que pour eux, avec toute la provision d’eau douce pour tirer au moins
leurs os de là. Et le mât craque, et le vent siffle, et les voiles
vont se déchirer, et toutes ces brutes vont crever toutes ensemble, parce
qu’elles ne pensent qu’à leur peau, à leur précieuse
peau et à leurs petites affaires. Crois-tu, alors, qu’on a le temps
de faire le raffiné, de savoir s’il faut dire « oui »
ou « non », de se demander s’il ne faudra pas payer trop cher
un jour et si on pourra encore être un homme après ? On prend le
bout de bois, on redresse devant la montagne d’eau, on gueule un ordre
et on tire dans le tas, sur le premier qui s’avance. Dans le tas ! Cela
n’a pas de nom. C’est comme la vague qui vient de s’abattre
sur le pont devant vous ; le vent qui vous gifle, et la chose qui tombe dans
le groupe n’a pas de nom. C’était peut-être celui qui
t’avait donné du feu en souriant la veille. Il n’a plus de
nom. Et toi non plus, tu n’as plus de nom, cramponné à la
barre. Il n’y a plus que le bateau qui ait un nom et la tempête.
Est-ce que tu le comprends, cela ?
JEAN ANOUILH, Antigone, 1946.
Écriture :
I. Vous répondrez d’abord aux deux questions suivantes (4 pts)
1° ) Identifiez le genre littéraire de chaque texte ainsi que les
registres utilisés. (2pts)
2°) Quel est le thème commun aux trois textes ? Sous quel angle
ce thème est-il traité dans les trois cas ? (2 pts)
II. Vous traiterez l’un de ces trois sujets, au choix (16 pts) :
Commentaire : Vous présenterez un commentaire
[une lecture analytique] du texte n° 2 : Jean Rouaut.
Dissertation : Jean-Paul Sartre, le contemporain de
Camus écrit dans Les Mots (1964) : « Longtemps
j’ai pris ma plume pour une épée, à
présent je connais notre impuissance. N’importe
: je fais, je ferai des livres, il en faut, cela sert tout
de même. »
Pensez-vous que les mots en général, que le discours argumentatif
en particulier, puissent être une arme de combat efficace ou doutez-vous,
comme Sartre, sinon de leur nécessité, du moins de leur efficacité
?
Vous prendrez appui sur les textes du corpus, mais également
sur les textes étudiés en classe et vos lectures
personnelles pour répondre à la question.
Invention :
À la manière d’Albert Camus, rédigez un réquisitoire
contre l’intolérance. Vous utiliserez les procédés
propres à l’argumentation .
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[Dans tous les cas vous soignerez le style et l’orthographe et vous utiliserez
les quatre heures qui vous sont attribuées.]
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