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n la fit venir ; l’assemblée
était nombreuse, le comte de La Roque y était. Elle arrive,
on lui montre le ruban, je la charge effrontément ; elle reste
interdite, se tait, me jette un regard qui aurait désarmé
les démons et auquel mon barbare cœur résiste. Elle
nie enfin avec assurance, mais sans emportement, m’apostrophe, m’exhorte
à rentrer en moi-même, à ne pas déshonorer
une fille innocente qui ne m’a jamais fait de mal ; et moi, avec
une impudence infernale, je confirme ma déclaration, et lui soutiens
en face qu’elle m’a donné le ruban. La pauvre fille
se mit à pleurer, et ne me dit que ces mots : « Ah ! Rousseau,
je vous croyais un bon caractère. Vous me rendez bien malheureuse,
mais je ne voudrais pas être à votre place. » Voilà
tout. Elle continua de se défendre avec autant de simplicité
que de fermeté, mais sans se permettre jamais contre moi la moindre
invective. Cette modération, comparée à mon ton décidé,
lui fit tort. Il ne semblait pas naturel de supposer d’un côté
une audace aussi diabolique, et de l’autre une aussi angélique
douceur. On ne parut pas se décider absolument, mais les préjugés
étaient pour moi. Dans le tracas où l’on était,
on ne se donna pas le temps d’approfondir la chose ; et le comte
de La Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta de dire que la conscience
du coupable vengerait assez l’innocent. Sa prédiction n’a
pas été vaine ; elle ne cesse pas un seul jour de s’accomplir.
Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Livre II, 1782
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